Elisa Shua Dusapin, la quête de Perceval

Elisa Shua Dusapin et la quête de Perceval



« Perceval est un exilé. Le Conte del Graal est l'histoire d'un exil, plus exactement d'un retour d'exil. Tout ce qui arrive à Perceval n'a pas d'autre fin que de lui faire comprendre qu'il est un exilé et qu'il doit retrouver sa véritable patrie. »

 

Les mots de Pierre Gallais, évoquant le célèbre héros du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, sont immédiatement entrés en résonance avec l'univers d'Elisa Shua Dusapin, alors que je terminais son deuxième livre. Une petite phrase leitmotiv de Les Billes du Pachinko aura suffi à organiser la rencontre a priori improbable, entre le précurseur du « roman », un médiéviste spécialiste de la littérature du XIIᵉ siècle, et une écrivaine franco-suisse-coréenne du début du XXIᵉ siècle.

Pas si surprenant pourtant, quand par-delà huit siècles de littérature et d'histoire humaine, une jeune auteure qui questionne l'exil, la connaissance de soi, les liens familiaux, la difficulté à dire, à transmettre, prolonge et rejoint celui qui fut aux origines du développement de la quête d'identité comme thématique du roman occidental, dès le milieu du XIIᵉsiècle. Chacun à sa manière bien sûr, en fonction des contingences de la société de son époque, mais sur la base de structures anthropologiques constantes.

Des liens devaient inévitablement se tisser dès lors, par la pensée, et avec Perceval pour trait d'union, entre cet homme de lumière qu'était Pierre Gallais, lui qui évoque son livre comme « une auberge espagnole », lieu de mélange par excellence, ce chercheur infatigable qui bâtit des ponts entre la littérature occidentale et la spiritualité iranienne, et Elisa Shua Dusapin, écrivaine voyageuse au riche imaginaire, une sensibilité empreinte de multiculturalisme et de langues exilées.

Troublant et passionnant.

 

Car les deux narratrices-héroïnes d'Elisa Shua Dusapin, dans Hiver à Sokcho comme dans Les Billes du Pachinko sont elles-aussi des exilées. Et tout comme Perceval, elles n'appartiennent pas à la première génération de l'exil, mais onthérité d'une situation d'exil. Une famille ne lègue pas seulement des ressemblances, un patrimoine génétique ou financier mais aussi et surtout une histoire et une mémoire, avec parfois leurs lots de secrets, de non-dits et de souffrance qui rejaillissent sur les descendants et dont ceux-ci portent le poids. Malgré eux.

 

Perceval est donc un enfant de l'exil. Sa mère le lui explique au tout début de l’œuvre : la chute du roi Uterpendragon, père d'Arthur, a entraîné des représailles sur les hauts dignitaires du régime, tels que le père de Perceval. La famille subit alors la spoliation de ses biens, l'appauvrissement, la persécution et se réfugie dans un manoir que possède le père dans une Gaste Forêt, une forêt isolée. Perceval n'est alors qu'un petit enfant et ne se souviendra de rien.

Les similitudes avec Claire, la jeune narratrice suisse-coréenne de Les Billes du Pachinko sont nombreuses : comme Perceval, elle reçoit l'exil en héritage et dans un contexte politique et historique là aussi troublé. Pour Claire, il faut même remonter à deux générations. Les exilés, ce sont ses grands-parents coréens, qui après avoir subi l'occupation japonaise, puis la guerre et la partition du pays en deux états, choisissent de s'exiler au Japon, pour y élever leur fille dans « un pays libéré de la guerre », comme l'explique le grand-père à sa petite-fille à la fin du livre.

Pour Perceval comme pour Claire, l'exil se révèle double. Après la mort de son mari et de ses deux fils aînés, défaits par les armes, la mère de Perceval confine son cadet dans cette Gaste Forêt, lieu d'exil par excellence, avec l'espoir de le tenir hors du monde. Au déclassement subi par le père, à l'exil géographique, territorial, elle ajoute l'exil social, l'éloignement de la cour, de la chevalerie, au point que Perceval en ignore même l'existence.

Claire subit, comme Perceval, le premier exil géographique et politique de ses grands-parents (nous verrons qu'il est aussi langagier), le même déclassement social, mais aussi ce qui peut être considéré comme une réplique à ce premier séisme : le départ de sa mère du Japon pour l'Europe. La mère, là aussi, nous y reviendrons. La mise en accusation de cette deuxième phase de l'exil, initiée par la deuxième génération existe dans les propos de Claire à la fin du livre : « Si ma mère n'était pas partie, si j'étais née ailleurs qu'en Suisse... », commence-t-elle. Sous-entendu : elle n'aurait pas oublié le coréen et se sentirait plus proche de ses grands-parents et de l'histoire familiale, son histoire. Accusation combattue aussitôt par le grand-père : les Zaïnichis, diaspora coréenne du Japon, subissaient et subissent toujours des persécutions, un traitement d'étrangers et un racisme inhérent à la société japonaise, situation dont la mère de Claire a pu s'extraire en allant vivre en Suisse. On perçoit néanmoins chez Claire toute l'ambiguïté d'un sentiment de culpabilité et d'illégitimité, rejeté sur sa mère, comme celle qui n'étant pas retournée en Corée du Sud, l'en a d'autant plus éloignée, à tous points de vue.

L'exil de la jeune femme d'Hiver à Sokcho est tout autre. Très différent, très intéressant car complémentaire de ce que nous venons de voir pour Claire et Perceval. Elle n'a jamais quitté la Corée, ce pays qui l'a vu naître, dont elle parle la langue et dans lequel elle vit, étudie et travaille. Son exil est celui d'une terre intérieure, une terre qu'elle n'a pas fui, mais qui la fuit. La terre de son père français. Le métissage est son exil. Sa nostalgie à elle n'est pas le regret du pays que l'on a quitté, avec les souvenirs d'enfance, les odeurs, les habitudes de vie, les visages qui y demeurent attachés, mais de celui qu'elle ne connaît pas. Ce vide, elle tente de le combler en étudiant la langue française, en lisant Maupassant. Cette terre nue, intrinsèque pourtant à son existence, elle tente de la façonner, de lui donner une existence par l'esprit, par l'art, par la langue, à défaut de pouvoir s'y rattacher par le personnel et l'intime.

Un homme va soudain la faire émerger autrement et l'aider à en esquisser d'autres contours. Lorsque le dessinateur français Yan Kerrand fait irruption dans la pension dans laquelle travaille la jeune femme, il y a choc émotionnel. L'incipit du livre, tout en force et en nuance, suggère une seconde naissance : « Il est arrivé perdu dans un manteau de laine ». Certaines arrivées invitant au départ, il y aura un avant et un après cet instant. La vie de cette jeune femme entre dans une autre phase, mais comme toujours lors d'un coup de foudre, elle n'en perçoit pas immédiatement le sens et l’ambivalence de la relation avec cet homme de vingt-cinq ans plus âgé qu'elle, va conduire à des pages d'une troublante beauté.

Kerrand lui révèle sa part française paternelle, la lui renvoie soudain comme un miroir vivant. Il est significatif que ce soit Kerrand, un peu plus tard dans la narration, qui nous apprenne à nous aussi l'origine de la jeune femme. En ce sens, il joue le même rôle pour la narratrice que Blanchefleur pour Perceval : celui qui oblige à penser sa vie, à envisager autrement l'existence, à entrer en soi jusqu'au cœur du problème latent. Et à remettre la personnalité de la mère en perspective, une mère qui agit une fois encore et plus que jamais comme un blocage.

 

La figure de la mère aliénante est une figure essentielle de la littérature, des mythes, de la psychanalyse. La Veuve Dame du Conte du Graal joue pleinement ce rôle à l'égard de son fils. Certes, elle a des circonstances atténuantes : la pauvre femme a successivement perdu sa fortune, sa condition sociale, ses deux fils aînés et son mari ! En cloîtrant Perceval dans son manoir isolé, elle prend pour son fils une terrible décision, lourde de conséquences, mais croit le protéger et garde égoïstement la seule raison de vivre qui lui reste. Cette surprotection, elle n'en recevra pourtant aucun retour. Perceval, non-élevé, non-éduqué, ignorant sa propre histoire, ne lui témoigne aucune attention, aucune affection, et la rudoie comme d'ailleurs il rudoie les premières femmes qu'il rencontre. Il ne sait pas aimer. Point commun d'ailleurs avec les héroïnes d'Elisa Shua Dusapin, qui peinent à montrer leurs sentiments, leur affection, leur amour.

L'univers d'Elisa Shua Dusapin est beaucoup plus féminin que celui de Chrétien, et ce sont donc plutôt les relations mère-fille qui sont mises en avant dans ses deux ouvrages. Ce qui ne signifie en rien que les hommes ou les pères n'y ont aucune place.

Entre une mère et son fils ou une fille et sa mère, les liens, les émotions diffèrent. Une mère se montrera volontiers protectrice, jusqu'à l'excès, vis-à vis d'un fils, tandis qu'elle éprouvera de la jalousie à l'égard d'une fille qu'elle veut façonner à son image, soit qu'elle apparaisse comme un reflet ou a contrario comme une rivale. Dans les deux cas, elle devient aliénante, possessive, destructrice parfois. C'est le point commun entre Perceval, Claire et la jeune femme de Sokcho.

Dans Les Billes du Pachinko, quatre couples mère-fille sont évoqués. Le moins développé est celui de la grand-mère et de l'arrière-grand-mère de Claire : une photo dans la chambre de la narratrice, et surtout le geste de l'arrière-grand-mère, qui s'est coupée la langue pour ne pas avoir à prononcer des mots de l'occupant japonais, acte symbolique qui en dit long sur sa forte personnalité. Les trois autres couples en revanche révèlent beaucoup.

De la relation que Claire entretient avec sa mère se dégage une impression de distance. Une affection qui peine à se délivrer. Elle semble éprouver plus de sentiments pour son père. Ce n'est pas expressément écrit, mais l'écriture silencieuse d'Elisa Shua Dusapin nous invite à le lire dans les interstices. Lorsque la narratrice évoque les mails que lui envoie sa mère, les détails du contenu qu'elle nous en révèle tournent essentiellement autour de son père, notamment pour la renseigner sur ses déplacements d'organiste. Ce sont les enregistrements de la musique de son père justement, qui vont tisser un lien supplémentaire entre Mieko et Claire. Entre elles, il ne sera pas question de la mère de Claire. Et cette phrase de la jeune femme à propos de ses mails, exprime peut-être un sentiment plus général sur ce qu'elle éprouve : « Lire ma mère me rend parfois si lasse que je renonce à faire ce que j'avais prévu(...). »

C'est qu'il faut considérer ce lien au sein de relations mère-fille qui se transmettent sur plusieurs générations. Claire se trouve en réalité au milieu d'une relation complexe entre sa mère et sa grand-mère, comme l'illustre le souvenir d'enfance au musée d'histoire naturelle à Ueno. Ce qui pourrait n'être qu'un banal désaccord révèle soudain la tension, l'incompréhension latentes entre les deux femmes. Les réactions apeurées de Claire enfant devant une salle d'animaux empaillés suffisent à réveiller l'animosité entre la mère et la grand-mère : la mère de Claire « fusille » sa propre mère du regard avant de s'adresser à elle en français, cette langue dont elle sait qu'elle ne peut la comprendre. Un épisode crucial, qui scelle une forme de rupture entre elles : « Cette année-là, ma mère a écourté notre séjour. », précise Claire. Elle dira aussi qu'elles ne sont plus venues ensemble à Tokyo chez ses grands-parents, depuis vingt ans. Au milieu de ces liens distendus, Claire est prise en otage : pour ne pas blesser sa mère qui lui demande par mail ce que ses parents disent d'elle, elle ne lui avouera pas qu'il ne parle jamais de leur fille, comme vingt et quelques années plus tôt, elle ne traduira pas à sa grand-mère qui le lui demande, ce que sa mère a prononcé en français.

Autre figure de mère dans Les Billes du Pachinko, Madame Ogawa apparaît distante vis-à vis de sa fille Mieko, la jeune japonaise à qui Claire donne des cours de français. Une distance sans doute à nuancer en raison des mœurs japonaises. L'absence d'affection est néanmoins palpable et Madame Ogawa a peut-être eu recours à une lectrice en français pour ne pas avoir à s'occuper de Mieko durant les vacances. Elle se justifie d'ailleurs de cette absence auprès d'elle : « Vous savez, c'est pendant les vacances que les professeurs préparent leurs cours... » explique-t-elle à Claire. Madame Ogawa s'inquiète pour sa fille, l'aime sans aucun doute, mais conserve une raideur apparente qui entrave leur relation. Elle fend l'armure pourtant, le soir de l'anniversaire de Claire, dans une scène d'une sobriété poignante : la narratrice en quittant l'appartement entrevoit Madame Ogawa secouée de sanglots. On perçoit alors tout le poids qui pèse sur cette relation mère-fille, empreinte de l'absence du père. Un peu plus tard, c'est Claire qu'elle finit par regarder « avec douceur. Presque maternelle. » et qui se retrouve là aussi au milieu de cette relation comme un relais affectif. Madame Ogawa parle de sa fille à Claire, de ses projets de l'envoyer étudier en Suisse, mais parle-t-elle vraiment à sa fille ? Pas dans ce que nous donne à voir la narration. Et c'est Claire qui recevra finalement ces paroles de Mieko : « Tu es comme ma maman. ».

Hiver à Sokcho ne développe qu'une seule relation mère-fille, mais va beaucoup plus loin dans l'exploration de cette complexité. Le malaise, le mal-être nés de la relation équivoque entre la jeune narratrice et sa mère s'insinuent partout dans la narration. Les tensions sont palpables dans les échanges. Une incompréhension qui provoque parfois des réactions épidermiques, une rébellion larvée de la part de la jeune femme : «Par provocation j'ai dit que je ne comptais pas changer de travail », « De toute façon je n'ai pas besoin de ton avis », dit-elle à sa mère.

Mais la profondeur de l'ambiguïté de leur relation est surtout mise en valeur par le rapport au corps, qui génère dans la vie de la jeune femme de la violence intérieure. Et en retour, une profonde empathie de la part du lecteur. C'est d'abord la proximité des corps de la mère et de la fille qui interpelle. Proximité qui va jusqu'à la nudité lorsqu'elles se retrouvent aux jjimjilbangs. Cette proximité nous interroge, au-delà de ce qui pourrait être caractéristique des mœurs de la société coréenne, car elle est problématique pour la narratrice elle-même, qui le dit et le revendique. Dormir avec sa mère lui est devenu pénible. Ce qui la retient de le lui dire est que « cela lui ferait de la peine ». Une scène nous amène même à un processus de regressus ad uterum qui permet de comprendre symboliquement ce qui pèse sur la jeune narratrice. Dans la chambre de sa mère, pour regarder la télévision, « ma mère s'est placée dans mon dos, les jambes de part et d'autre de mes hanches. ». Reproduction de la scène d'enfantement, processus d'infantilisation que cette mère entretient vis-à-vis de sa fille, en souhaitant continuer à dormir avec elle, dans le rapport à la nourriture aussi, comme nous le verrons ensuite, ou en voulant diriger sa vie, la marier à Jun-oh par exemple. Comme la Veuve Dame a voulu le faire pour son fils Perceval, la mère devient le personnage qui maintient à l'état d'enfant, bride la volonté, empêche de penser et donc empêche d'être.

 

D'autant plus lorsque la figure du père fait défaut. Affaibli, déclassé puis mort de chagrin pour Perceval, évaporé sans doute pour Mieko, ce qui est encore plus déstabilisant, et quasi inconnu dans Hiver à Sokcho : « La seule chose que je savais de mon père était qu'il travaillait dans l'ingénierie de la pêche lorsqu'il l'avait rencontrée » confie la narratrice à Kerrand et au lecteur. Les figures masculines, dans le monde très masculin de la chevalerie médiévale viendront compenser, pas toujours avec bonheur d'ailleurs, l'absence du père et le rôle hypertrophié de la mère de Perceval, tels Gornemant de Goort, Arthur, Gauvain, l'oncle ermite, mais ce ne sera pas le cas dans l'univers d'Elisa Shua Dusapin.

Le vieux Park est un patron bourru avec lequel les relations restent limitées. Néanmoins, il aura l'un des rares gestes d'affection du livre, un geste quasi paternel, très touchant, lorsqu'il découvre la jeune femme, assise dans la cuisine, malade après une crise de boulimie : « Il m'a prise dans ses bras, a tapoté mon épaule comme on rassure un bébé, avant de m'emmitoufler dans son manteau pour me reconduire à ma chambre, sans un mot ». Les amoureux ne peuvent lutter. Jun-oh est trop empli de lui-même, de sa carrière, de sa propre image et on comprend immédiatement qu'il ne s'agit pas d'un amour profond. Mathieu semble sincèrement épris de Claire au contraire. Mais pour elle, il est devenu un rival ambigu dans cette quête qui prime sur le reste, celle de l'identité. Claire évoque ainsi les deux séjours précédemment effectués avec Mathieu à Tokyo : « Mathieu passait des journées entières avec ma grand-mère. Pendant ce temps, j'allais me promener dans le quartier, dans un mélange de jalousie et de soulagement. ». Quant à son grand-père, il est un homme effacé. Il ne s'interpose jamais de manière frontale entre sa femme et sa fille, ou plus tard entre sa femme et sa petite-fille. Il gère les tensions, et essuie sans trop broncher les reproches de sa femme. L'arrière-grand-père n'est jamais mentionné.

 

La mère dominante, omniprésente donc, quelle que soit l'époque, la génération. Cela nous ramène à la problématique de la langue. Car dans toutes les cultures, la langue que l'on parle, que l'on apprend dès la naissance est dite « maternelle ». La mère est donc dans l'être humain, celle qui donne le Verbe, qui nous transmet la forme pensante, la possibilité d'exister, là où le père transmet la matière. Nous voilà au cœur de la quête d'identité.

Le rapport langue-mère s'avère plus complexe, plus présent dans les deux livres d'Elisa Shua Dusapin. Perceval n'a pas été exilé dans un espace langagier différent, il n'existe pas pour lui de confrontation entre deux ou trois langues. Il éprouve cependant des difficultés avec le langage, car il ne sait pas nommer ce qu'il voit, comme au tout début du roman, lorsqu'il croise des chevaliers. Il les prend d'abord pour des diables, puis aussi vite pour des anges. Mais il s'agit là d'un défaut d'éducation. En ce sens sa méconnaissance de la langue qu'il parle est liée à l'attitude de sa mère, à son isolement du monde. Or l'identité, c'est aussi être capable de nommer les choses comme les êtres, au plus juste, de comprendre le sens de ce que l'on vit et de trouver sa place dans une société par la communication. Et Perceval communique mal. Il restera silencieux devant le cortège du Graal, faute d'avoir correctement interprété les conseils de Gornemant, faute d'avoir su formuler une question.

Dans les deux livres d'Elisa Shua Dusapin, la difficulté à nommer, à dire, est liée à l'existence de deux ou plusieurs langues dans l'histoire personnelle des narratrices et de leurs familles. Dans la mesure où nous nous sommes en présence de deux jeunes femmes d'origine franco-suisse-coréenne, avec cette part d'exil en elles, la question de la langue peut être rattachée pour l'une et l'autre à la conception de la langue maternelle chez les Zaïnichis (voir l'article cité en bibliographie). Pour les exilés coréens du Japon, l'image de la mère réelle se rattache intimement à l'idée de la langue comme mère symbolique. La première génération de Zaïnichis, comme les grands-parents de Claire, a eu réellement pour langue maternelle le coréen. L'occupant japonais a d'abord introduit une tension, au sein de laquelle cette seconde langue entrée par la force dans leur vie prenait les caractéristiques masculines. Jusqu'à évoquer parfois, dans la littérature Zaïnichi, l'idée d'un viol de la langue devenue dominante, perpétré sur la langue maternelle désormais soumise ; une violence que l'on retrouve dans l'évocation du geste de l'arrière-grand-mère de Claire se coupant la langue. Traumatisme dont on peut imaginer que là aussi il se transmette, même inconsciemment, sur les générations suivantes, comme le montre parfois les études de la psycho-généalogie. D'ailleurs, cet épisode de la mémoire familiale reste bien présent pour Claire, puisqu'elle décide d'en parler à Mieko. Cet acte symbolique s'est transmis en elle aussi.