Article Elisa Shua Dusapin suite.

Mais pour la seconde génération, ces enfants nés de l'exil et qui ont grandi au Japon, une inversion s'est produite au fur et à mesure. Un dilemme aussi. La langue du pays dans lequel on vit, comme l'exprime avec force, presque avec détresse, Claire, dans la scène cruciale et poignante de l'anniversaire, s'est confrontée à la langue maternelle coréenne issue d'un pays devenu fantôme, comme le dit le grand-père, Choson, la Corée unifiée, pays qui reste pourtant celui des origines : « Nous sommes tous des gens de Choson. Des gens d'un pays qui n'existe plus. ». Il est très significatif que Claire, de la troisième génération, étudie justement le japonais, faute de pouvoir étudier le coréen en Europe, et en pensant faciliter les échanges avec ses grands-parents. Toute la complexité de la situation langagière est ainsi exprimée.

Pour l'une et l'autre des narratrices, la langue coréenne est bien la langue de la mère, le père amenant une seconde langue qui est cette fois européenne, hors du domaine asiatique. Le fossé se creuse donc un peu plus. En revanche la langue maternelle de Claire n'est plus le coréen, mais celle de son père, le français. Quand la langue maternelle est en fait paternelle. La famille maternelle de Claire lui renvoie alors sa propre souffrance vis-à-vis d'une langue originelle bafouée par l'Histoire et qui tend à s'effacer aussi de l'histoire familiale. La mère se trouve donc à l'origine du sentiment d'illégitimité, de culpabilité éprouvé par Claire qui ne possède plus cette langue de référence, cette langue-mère symbolique qui prend les caractéristiques d'une langue morte. La communication se brouille, les liens se distendent avec des grands-parents auxquels elle ne peut parler que par bribes de mots anglais, japonais et coréens et qui eux-mêmes ne connaissent pas la langue maternelle de leur petite-fille.

Ce sentiment d'illégitimité, la jeune femme de Sokcho le ressent elle-aussi, doublement, bien que le coréen soit bel et bien sa langue maternelle réelle. A l'égard de la langue française, qu'elle connaît, qu'elle a étudiée mais ne s'autorise pas à parler avec Kerrand : « En réalité, mon français était meilleur que l'anglais que nous parlions entre nous mais j'étais intimidée. ». Mais l'illégitimité lui est de même renvoyée s'agissant du coréen. Son visage indique son métissage, et la guichetière du musée situé à la frontière de la Corée du Nord lui répond en anglais, la prenant sans doute pour une touriste, une coréenne certes, mais d'origine seulement : « J'ai ravalé l'humiliation qu'on ne m'ait pas répondu dans ma langue devant lui. ».

La langue maternelle mise en accusation, en défaut, cette langue donnée par la mère qui donne aussi la vie biologique, suscite un sentiment de bâtardise symbolique. En France, en Suisse, leurs visages à toutes les deux montreraient aux gens qu'elles ne sont pas européennes ; en Corée, leurs visages, la méconnaissance de la langue pour Claire, montreraient qu'elles ne sont pas coréennes. Comment, et où se situer dans ces conditions ? La question « qui suis-je ? » prend tout son sens...

 

En réaction, pour rompre avec cette mère réelle qui aliène, qui bloque et génère au fond ce mal-être existentiel issu d'une errance géographique, langagière, et donc existentielle, se développe au sens psychanalytique, l'abjection, c'est à dire l'état d'être rejeté. Nous voilà de retour en exil, mais sur le plan intérieur cette fois. Pour se construire une identité, il faut affronter et abolir la mère. Perceval va « tuer la mère » en quittant brutalement le manoir, sans avoir la pleine conscience de ce qu'il lui fait subir. Tout s'écroule dans ce qu'avait espéré cette mère. Au jour du départ, il se retourne, la voit tombée au sol, mais ne revient pas sur ses pas et cingle son cheval. Il apprendra plus tard la mort de la Veuve Dame. Ce sera son premier péché.

La manifestation du rejet maternel est remarquablement évoquée dans Hiver à Sokcho. Avec subtilité. La jeune femme n'est pas encore en mesure de s'opposer frontalement à sa mère, de la quitter brutalement comme Perceval. Ou plus précisément, elle est trop en mesure de le faire, car contrairement à lui, elle est éduquée, elle a étudié et vit pleinement dans le monde. Le lien maternel existe, a été inculqué avec toute l’ambiguïté affection-rejet que le poids des habitudes morales et sociales lui donne. Nos conventions nous obligent, comme une évidence non interrogeable, à aimer nos parents, les membres de notre famille. On sait que dans les faits il n'en est rien. On ne choisit pas ses parents... dit la chanson. Le bouleversement créé par l'arrivée de Kerrand sert de déclencheur, de révélateur.

Le mal-être se reporte sur le corps et la nourriture. Le corps est souvent le premier lieu à subir les conséquences d'un malaise existentiel : tics, scarifications, anorexie, boulimie par exemple. Comme partie visible, concrète de ce que l'on est, de ce que l'on offre à voir aux autres, le malmener est une manière plus ou moins consciente d'appeler à l'aide, d'extérioriser ce que l'on ne parvient pas à formuler de ces questions qui sont parfois plus importantes que leurs réponses. La question du père bien sûr, entourée de non-dits, de gêne, d'un mystère qui demeurera pour le lecteur comme pour la narratrice. Une passade ? Une faute ? Un homme abusant de sa situation ? Une histoire sans lendemain avec un ingénieur étranger de passage pour diriger un chantier et qui laisse en partant une femme enceinte, ce dont il n'a peut-être rien su ? Ce vide, cet ailleurs inconnu, cette origine niée sans doute par une mère devant laquelle la narratrice évite de dire l'origine française de Kerrand, provoquent le malaise, la violence à l'égard de ce corps, de cette peau qui les reflètent et les portent en permanence. La jeune femme frotte sa peau, comme pour en effacer des impuretés qui sont plus profondes que de simples peaux mortes, peine à choisir des vêtements pour la couvrir, se sent mal à l'aise avec ses lunettes, et presque tout autant avec des lentilles. Et puis il y a cette cicatrice, qui revient comme une obsession, jusqu'à la toute fin du livre, symbole ineffaçable de ce qui est à la fois sa faille intérieure et que Kerrand saura transformer en singularité.

Cette jeune femme veut exister, pleinement. Les remarques de sa mère sur son physique, sa corpulence, sur le fait qu'elle ne mange pas assez, son insistance pour lui donner quand même de la nourriture ramène la jeune femme à l'infantilisation. La mère qui donne naissance, qui nourrit (« Tu es si belle quand tu manges, ma fille. »), qui donne la langue... En présence de sa mère, la boulimie apparaît : « Ma mère a rempli mon bol. J'avais la nausée. J'ai bu, mangé encore. Je mangeais toujours à outrance devant elle. ». En ce sens, la scène de préparation du fugu pour Kerrand, ce fugu que sa mère refusait qu'elle touchât montre un début de désobéissance et d'émancipation. Grâce à Kerrand. Pour Kerrand.

Claire n'est pas toujours à l'aise non plus devant la nourriture. Les huîtres de Mme Ogawa, « petit tas de viscosité » qu'elle avale en « retenant sa respiration », ou observe dubitative, marinées dans un bocal. Mais cela est sans commune mesure avec ce qu'éprouve la jeune femme de Sokcho. Pas de de boulimie, juste des envies, l'omniprésence de certains aliments, gras, sucrés, comme la pâte d'amande « rassurante », les beignets du Family Mart, et cette vision étrange de Mme Ogawa devant un monticule de chair de crabe. Claire ne frotte plus durement sa peau, mais la nourrit avec des produits hydratants. Un apaisement est en marche.

 

L'exil et l'oubli. L'exil et le silence. Là où il y a souffrance, il y a pudeur. Au cœur de l'exil, du mal-être, de ces liens familiaux compliqués, se love la thématique du non-dit, de la non-parole, de la non-mémoire. C'est aussi ce silence qui se lègue au sein d'une famille. Perceval ne sait rien, ni ce qu'est un chevalier ou une église, ni de sa situation d'exilé, ni de ce qui est arrivé à son père. Claire le sait, mais personne de sa famille ne le lui a vraiment raconté. C'est l'Histoire qui lui apprend les grandes lignes de son histoire, et c'est à Mathieu que la grand-mère transmet des éléments du récit familial, notamment l'acte symbolique de l’arrière-grand-mère se coupant la langue. Mais ce relais n'est pas satisfaisant et elle se sent mise de côté : « J'ignorais presque tout de l'histoire de mes grands-parents. Ils ne l'évoquaient pas avec moi ni avec ma mère. ».

La tentative d'oubli de l'humiliation subie n'efface pas pour autant la réalité de cette souffrance. Ce sera le péché de Perceval : il oublie sa mère, puis Blanchefleur, les conseils qu'on lui donne, puis Dieu... « Les difficultés énormes qu'il rencontre à trouver sa place dans la société proviennent de l'oubli de son origine – oubli involontaire de sa part, voulu et imposé par la veuve Dame. », écrit Pierre Gallais. Claire méconnaît l'histoire familiale et maîtrise mal le coréen, la langue-mère ; la jeune femme de Sokcho ignore tout de son histoire française, de son père, de ce qui s'est passé entre cet homme et sa mère.

Alors pour combler les lacunes de l'oubli ou de la non-parole, il faut partir. Voyager pour savoir. Quitte à se tromper parfois, sur la route à prendre et sur ce qu'il y a à y apprendre.

Comme l'explique parfaitement Pierre Gallais, la quête de Perceval selon Chrétien ne devait pas le faire revenir sur les lieux de l'exil, ce manoir où il n'a plus rien à faire ni plus personne à voir, mais sur les lieux d'avant l'exil, le Château du Roi-Pêcheur où il retrouvera son père.Claire nous offre l'image de ce qui se passerait pour Perceval si Chrétien le faisait revenir au manoir. Elle n' a rien à faire au Japon. Elle s'y ennuie, se réfugie dans sa chambre à jouer symboliquement au Tétris, ce jeu de construction-déconstruction, car Tokyo est la ville de l'exil et c'est en Corée, le lieu d'avant l'exil qu'elle doit voyager au cœur d'elle-même et de ses origines. C'est ce que lui dit sa grand-mère avec la lucidité fantasque d'un esprit vieillissant : « Ok, go, go ! ». Une petite phrase anodine, rébarbative dans un premier temps, pour le lecteur comme pour la narratrice, comme si la grand-mère scellait par ces trois petits mots la distance qui s'est installée entre elles. Mais lorsqu'elle congédie sa petite-fille avec cette phrase, répétée comme un leitmotiv lors des parties de Monopoly, on comprend qu'elle l'enjoint d'arrêter de tourner en rond dans cette ville comme sur le plateau du jeu de société, et lui annonce implicitement ce que sera sa décision de la fin du livre.

C'est cette petite phrase, en écho à celle du Conte du Graal que Pierre Gallais répétait si souvent, qui m'a ramené de Claire à Perceval, d'Elisa Shua à Chrétien : « Et Perceval redit tot el », Perceval dit autre chose, il fait autrement. Claire, tout comme la jeune femme de Sokcho, doit aussi faire autrement. Et si Claire a eu besoin de l'entendre de ses grands-parents, elle en acquiert progressivement la conscience dans le courant du livre. On a parfois besoin d'un guide. Perceval prononce lui-même cette prise de conscience, mais il est alors plus avancé dans son cheminement, et il s'est déjà beaucoup égaré en route. Il faut dire qu'il partait de plus loin.

 

La réappropriation de ce passé, de ces origines, de cette langue est un voyage difficile à entreprendre, difficile à mener à bien, profondément solitaire. Le grand-père de Claire en est conscient : « Il me dit que ce voyage risque de ne pas se passer comme je l'imagine ». Ce voyage-là n'a rien de touristique. Il ne s'agit pas d'une simple découverte des lieux ancestraux, il s'agit d'une initiation, d'un « rapatriement ». Plus qu'un voyage dans l'espace et dans le temps, c'est un retour en soi. Et non seulement en soi, mais dans le « soi familial ». L'oubli, la méconnaissance doivent être comblés bien au-delà des faits, des dates généalogiques, des lieux où ont vécu tels et tels parents ou grands-parents...

Ce que cherche à comprendre Perceval, Claire et la jeune femme de Sokcho est avant-tout en eux. C'est pourquoi Perceval chemine en solitaire, pourquoi la jeune femme de Sokcho reste seule dans la chambre de Kerrand, et pourquoi Claire embarque sans ses grands-parents sur le bateau qui l'emmène en Corée. « Il n' y a pas de secret du Graal., explique Pierre Gallais. Il n'y a que le secret que Perceval porte en lui-même. (…) Ce qu'il y a de « merveilleux » dans Perceval, c'est Perceval. Ce ne sont pas les choses qui sont merveilleuses, c'est le sens qu'on leur donne. Ce n'est pas la montagne qui est merveilleuse, c'est son ascension. C'est la démarche. C'est la découverte. C'est le dévoilement. ». Ce ne sont donc pas tant les réponses qui sont importantes que les questions. Nos trois personnages doivent changer le regard qu'ils portent sur le monde, sur eux-mêmes et sur leurs familles. C'est ce moment de basculement que nos trois auteurs ont choisi de mettre en œuvres.

En ce sens, les trois personnages progressent en devinant leur identité. Perceval n'a pas de nom, ni de prénom pendant plus de 3500 vers du Conte du Graal, tout comme la jeune femme de Sokcho qui n'est jamais nommée. L'art du dévoilement chez Elisa Shua Dusapin prend une forme différente mais tout aussi remarquable que chez Chrétien. Au sein d'une même œuvre dont Perceval est le sujet essentiel, Chrétien développe en parallèle une seconde narration autour de Gauvain, en contrepoint, pour montrer ce que Perceval n'est pas et ne doit pas être.

Elisa Shua travaille son sujet sur deux livres, en aucun cas le tome 1 et le tome 2 d'une même histoire, mais deux livres qui se parlent, dialoguent entre eux par des réseaux de correspondances d'une grande subtilité. Deux livres, deux héroïnes, les deux versants d'une même entité cette fois, le versant coréen, non abouti, non formulé, sans identité propre, encore à acquérir, et le versant européen, qui a déjà un prénom, une moitié d'identité. Deux versants d'un même soi, à unifier. C'est ce que dévoile ces livres et c'est cette unification qui sera merveilleuse.

 

A la lisière du basculement, alors que le voyage dessine déjà le chemin, un animal symbolique. Des oies sauvages pour Perceval, dont l'une, blessée en vol par l'attaque d'un faucon perd trois gouttes de sang sur la neige. En les voyant, Perceval s'abîme dans une profonde et magnifique méditation. Cette image proche de l'héraldique lui évoque le visage de Blanchefleur, l'amour véritable qu'il a oublié en route. S'ouvre enfin en lui, l’œil du cœur.

Un oiseau aussi, pour la jeune femme de Sokcho. Un héron, dessiné par Kerrand dans ce carnet qu'il lui a laissé dans sa chambre. La sage et patiente immobilité de l'oiseau migrateur invite la jeune femme au voyage intérieur. Elle-aussi, à cet instant plonge dans une forme de méditation, d'absence au monde extérieur et s'échappe, par un effet de mise en abyme, dans un carnet qui perd ses contours.

Un daim, pour Claire. Celui qu'elle rencontre, seule, après une discussion importante avec son grand-père et au seuil de son départ vers la Corée. Cet animal (ou ses variantes, la biche, le cerf) est très présent dans les récits du moyen âge européen, pour marquer symboliquement l'imminence de la frontière d'un Autre Monde, cet ailleurs dans lequel se trouve la résolution du problème ressenti dans le monde dans lequel on vit. Les cervidés sont aussi très présents dans la culture japonaise comme symboles de pureté, représentation de la Nature primordiale, que l'on retrouve dans Princesse Mononoké de Miyazaki. Et ce n'est pas un hasard si cette rencontre se déroule sur l'île de Miyajima, lieu sacré, hors du temps, dans lequel on ne peut ni naître, ni mourir.

 

Dans ses cours que j'eus le bonheur de suivre plusieurs années durant, Pierre Gallais développait une hypothèse séduisante sur l'inachèvement du Conte du Graal, généralement attribué à la mort de Chrétien de Troyes. Il envisageait que l'auteur ait porté son art à un tel degré de perfection, emmené son héros si loin dans ce voyage intérieur de la connaissance de soi, qu'il ne savait pas comment le terminer. Ces livres-là écrit-il sont « interminables ». Comme un chef d’œuvre impossible dont l'esquisse est déjà l'épure. Et ce mystère qui demeure sur ce qu'aurait imaginé Chrétien pour Perceval et Gauvain, malgré les continuations, adaptations, loufoqueries en tout genre a tenu en haleine et porté jusqu'à nous cette œuvre qui se nourrit de son inachèvement.

Elisa Shua Dusapin l'a bien compris aussi, elle qui s'est engagée sur cette voie de l'exigence, de l'intériorité, du silence évocateur. Il faut la lire comme Chrétien. Avec subtilité et profondeur, avec émotion, et surtout, lentement. Très lentement. Nous laissons les deux narratrices d'Hiver à Sokcho et de Les Billes du Pachinko au seuil d'un voyage. Faut-il imaginer ce que sera le voyage en Corée du Sud de Claire, ce qu'elle y fera, ce qu'elle y découvrira ? Oserions-nous donner une suite à la vie de la jeune femme de Sokcho, l'envoyer en Normandie, retrouver son père, sa famille, ou Kerrand ? Pour ma part, c'est non ! Ces deux ouvrages ne sont pas plus « terminables » que le Conte du Graal. Leur dernière page respective résonne comme une note de violon tenue de toute la longueur de l'archet et que seul prolonge l'écho qu'elle trouve en chacun de nous.

Le reste appartient à Claire, à la jeune femme de Sokcho. A elles-seules. Et à leur créatrice.

 

 

 

Gael Poezevara - 2019

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie :

 

• Elisa Shua Dusapin : Hiver à Sokcho, Éditions Zoé – 2016

Les Billes du Pachinko, Éditions Zoé – 2018

 

• Pierre Gallais, Perceval et l'initiation. Essai sur le dernier roman de Chrétien de Troyes, ses correspondances « orientales » et sa signification anthropologique, Editions Paradigme – 1998

 

• Ayame Hosoi, La langue japonaise est-elle la « mère » des Zainichi ?, Transtext(e)s Transcultures跨文本跨文化mis en ligne le 02 décembre 2013. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/490 ; DOI : 10.4000/transtexts.490

 

•Chrétien de Troyes,Œuvres complètes, Editions de la Pléiade, Gallimard – 1994